Edito

Nous avons pu mesurer la place que le spectacle occupe dans nos vies montpelliéraines, avec le long épisode viral que nous venons de traverser lorsqu’en mars dernier la vie s’est refermée pour nous tous, dans un mouvement si contraire à la nature du printemps ! Un manque s’est fait sentir, qui n’a fait que s’amplifier lorsque nous avons été, lentement, rendus à notre ville, lorsque progressivement nous avons été «  dé-confinés  », selon l’étrange vocabulaire désormais consacré. C’est alors, tandis que nous refaisions surface que nous avons ressenti le vide le plus terrible. Car le retour au « présentiel » était marqué par une absence. Le spectacle vivant s’était tu. Les fes-tivals n’avaient pas lieu. Les théâtres, les parcs, les rues, n’avaient pas vu fleurir leurs scènes, leurs sonos, leurs scénographies. Adieu les artistes du monde entier, les créations internationales du Printemps des comédiens, de Montpellier danse, du festival Radio France… Adieu les galas qui couronnent l’effort d’une année entière ! Adieu la fête ! Adieu l’intelligence collective, la beauté et le rire partagés ! 
Mais au-delà de l’aspect festif, des rassemblements que nous ai-mons tant, ce qui nous a profondément manqué, c’est la parole des artistes ! L’espace, qui tout à coup faisait défaut, pour entendre le poème, le coup de gueule, la prise à partie, le chant intime, la petite musique personnelle… Comme nous avons besoin de les entendre ces paroles d’artistes, pour «  l’après », comme ils sont importants pour retrouver notre souffle, le souffle de réinvention, plus vital que jamais !
Le Théâtre Jean Vilar est l’un de ces lieux qui nous a manqué et que nous retrouvons avec un immense plaisir. Parce qu’il soutient justement la création, les artistes, parce qu’il programme des voix qui savent se faire entendre dans toute leur diversité, toutes leurs contradictions, en toute liberté.
Cette saison particulièrement engagée, nous la saluons et la sou-tenons. C’est une question de fidélité. Fidélité aux artistes, que le théâtre municipal soutient et accompagne sans faiblir. Fidélité au service public, à la démocratisation culturelle, à l’éducation artis-tique, à la participation des habitants. Fidélité des publics, car il peut compter sur la curiosité et l’enthousiasme des Montpelliérains. Fidélité personnelle, à un théâtre que j’ai toujours aimé et fréquenté, et à son équipe.
« Le réel et l’imaginaire forment un tout indissociable. » Ce pourrait être les mots d’un poète mais ce sont ceux de Georges Duby, l’un de nos plus grands historiens. Heureusement pour nous, le théâtre est là pour nous aider à transporter le réel au-delà de lui-même. Il ne nous invite surtout pas à l’ignorer mais à l’aborder avec imagination. C’est ce que nous suggère le programme que vous tenez en main. Et parce qu’on nous doit un printemps, je forme le vœu que cette saison, qui s’engage et met l’imagination au pouvoir, se révèle aussi joyeuse et fraternelle qu’un mois de mai !
Bonne saison à toutes et tous !

Michaël Delafosse 
Maire de la Ville de Montpellier 
Président de Montpellier Méditerranée Métropole

« Le découragement avait si bien préparé  le terrain qu’il suffisait  d’un coup de pouce pour changer la défaite en réussite. »

Peter Brook,  
L’espace vide, écrits sur le théâtre.

En ces temps héroïques où la vie statique avait le vent en poupe et où l’on exigea de nous un renoncement – collaboratif – à la liberté, certains odorats demeurés délicats ont pu percevoir le doux parfum d’une promesse de changement. Nous sommes donc aujourd’hui dans le monde d’après. Oserons-nous rêver qu’il soit celui où le monde d’avant ne réussit plus ? On aura dans ce cas bien fait d’accorder peu de prix aux valeurs anciennes, telle que celle de l’excellence, et de parier sur les valeurs d’avenir : l’imperfection, le doute, le découragement. On aura bien fait aussi de produire quelques efforts intellectuels, non pas au nom d’une prétention élitiste et individuelle, mais au nom d’une inquiétude partagée. Notre doute collectif ne constitue-t-il pas, en effet, la seule espérance de « changer la défaite en réussite » ?

L’espace vide a paru en 1968 : une belle année qui délimite de manière  incontestable un « avant » et un « après ». Peter Brook y stipule que le théâtre est le lieu où « “comme si” est la vérité », un “comme si” qui ouvre à la possibilité de porter atteinte à l’ordre établi, de rejouer et déjouer le monde. Il nous alerte sur le fait que nous ne saurions miser aveuglément et sans risque sur la maîtrise des évènements, mais que nous devrions parier sur le rebond, qui passe par la chute, nécessairement ; le découragement : c’est lui qui prépare les grands coups. Et l’auteur de préciser : « Il n’y a qu’une seule personne qui soit aussi efficace qu’un très bon metteur en scène : un très mauvais ».

Et si l’accablement était finalement un réflexe plus naturel, plus sain, plus  porteur de promesse, que celui de la perpétuelle et sacrosainte adaptation ? Depuis quand au juste nous demande-t-on de nous adapter ?  
Depuis quand la doctrine managériale, qui fait de la faculté d’adaptation à tout et n’importe quoi l’une des qualités premières de tout acteur, s’est-elle imposée comme modèle de tout  système ? Et si être compatible avec les circonstances était notre vice fondamental, celui qui construit notre malheur même ? Ne devient-il pas urgent de se méfier des très bonnes solutions et de leurs très bons metteurs en scène ? Si l’on s’en rapporte à l’épisode que nous venons de traverser, n’est-il pas temps de porter plus de considération à certaines faiblesses très humaines que nous avons oublié d’honorer et à leurs hérauts ? Qui a fait l’éloge sincère de la paresse ? De la lenteur ? De l’interdépendance ? Et que dire de notre ingratitude à l’égard de la maladresse technologique, qui nous a pourtant apporté notre dose de poésie quotidienne ? Ah !, les formidables hésitations connectiques, les émouvantes interventions inopinées en visio-conférence, les touchants décors révélant nos intimités, les conversations rendues inaudibles par le vent lors des sorties dérogatoires… Pas un mot sur ces petites faiblesses sur lesquelles nous devrions parier les réussites à venir, quand le besoin de l’autre vient, à ce point, d’imposer son évidence.

Soyez assurés qu’au Théâtre Jean Vilar, nous avons décidé d’être « très mauvais » en matière d’adaptation(s). Non, nous ne dématérialiserons pas. Non, nous ne produirons pas de pseudo-spectacles masqués aux effectifs réduits. Qui voudrait de ces lots de consolation ? Le spectacle en chair et en os, la parole sans filtre, la liberté : c’est cela que nous avons à offrir. Forte de son élan d’avant mars, la saison 20/21 est particulièrement dense. Un travail d’équipe avait permis de boucler notre programmation, le virus ne l’a pas remis en cause. L’équipe u théâtre, que je veux remercier 
et féliciter tout particulièrement, a travaillé pendant le confinement pour que nous puissions l’enrichir de la reprise des créations annulées : « C’est ce soir ou jamais », « Frankenstein », 
« Ulysse », et du magnifique « Un homme qui fume c’est plus sain ».

Cette saison est donc un cru exceptionnel. C’est une saison engagée. Brûlante d’actualité. La bataille pour l’égalité homme/femme inspire les artistes. Fanny Rudelle et Vanessa Liautey y consacrent 
« Acion#4 » ; en création au théâtre, tout comme « M.A.D.A.M. #4 », par lequel Hélène Soulié attire notre attention sur les « hacqueuses », qui se proposent d’arracher le monde d’Internet au monopole masculin. Les Amazones d’Afrique, Youssra El Hawary, « Queen Blood », « Désobéir », donnent à entendre un formidable besoin de respect et de liberté. Contre l’assignation au genre, contre les violences et la domination masculines, contre l’insidieuse persistance du patriarcat dans tous les milieux, à tous les niveaux, le temps est venu de rendre le sexisme anachronique ! Dans un climat en apparence moins radical, « T’es toi ! » porte la question dans la sphère intime, sans lui enlever pour autant sa dimension politique.

La lutte contre le racisme et la solidarité avec les étrangers sont aussi de puissantes sources d’inspiration. « L.U.C.A », spectacle drôle, extraordinairement amical, reposant sur une enquête documentaire rigoureuse,  apporte au racisme le plus beau  démenti qu’on puisse voir à la scène. « Destination identité », « Traversée » et « Action#2 » font de même, en déjouant les pièges de l’identité et sa fâcheuse tendance à réduire et opposer les individus. « Jours tranquilles à Jérusalem », « Et le cœur fume encore », s’appuient sur des évènements historiques pour nous rappeler la nécessité de ne pas regarder ailleurs quand s’exerce l’oppression d’un peuple. Et tous ces spectacles engagés sont aussi de merveilleux moments de théâtre inventif.

Encore et toujours, inlassablement, l’éloge de la différence est au cœur de notre programme à destination du jeune public. « Vilain ! », « Une forêt », « Méchant ! », « La tente » ne disent qu’une chose aux enfants : on ne peut être soi qu’en étant différent. Et « Conseil de classe » enfonce le clou, en offrant aux élèves quelques révélations cruelles mais salvatrices sur leur sauvagerie et la nécessité de la dépasser. Car c’est bien cette sauvagerie, transcendée par l’inspiration et prise dans l’amitié, que nous aimons dans l’art, et que nous retrouvons, si forte, dans l’univers poétique du Trio Zéphyr et chez le beau monstre Dimoné, accompagné de son ami Jean-Christophe Sirven. 

Nous voulons vous inviter à une saison solidaire et participative, dont les emblèmes seront : le projet de création partagée confié à Virginie Nieddu, « Des illusions » ; et bien sûr, les nombreuses « créations » soutenues par le théâtre, que je vous invite à repérer et à vous approprier. Parmi elles, il ne faudra pas manquer les importants projets : « La femme de la photo », qui s’appuie sur l’œuvre indémodable d’Annie Ernaux pour la frotter par un travail d’enquête à notre mémoire collective ; « Espèce d’animal », dont les premiers travaux laissent entrevoir un spectacle rare sur l’adolescence ; et « Horace », qui télescope Corneille et le monde de la Justice en un procès anachronique et universel.

Toute l’équipe se joint à moi pour vous souhaiter une magnifique saison ; non pas excellente, non pas courageuse, mais sereine et réussie !

Frantz Delplanque
Directeur du Théâtre Jean Vilar